Dans sa première pièce en tant que metteur en scène, («Procès»), Jamel Madani dresse un bilan assez pessimiste de la Révolution, impute la responsabilité aux élites opportunistes et rend hommage aux véritables victimes et aux véritables héros de la Révolution. Le tout dans un cadre sombre et obscur.

 

La pièce met au centre des évènements «Rzouga» (interprété par Jamel Sassi), un avocat socialiste et militant des droits de l’Homme, qui revient en Tunisie à l’aube de la Révolution, après 22 ans d’exil politique. Il revient pour se retrouver face à un rejet familial et sociétal frustrant. En effet, ni sa femme ni sa mère (interprétées respectivement par Hana Chaâchoua et Intissar Issaoui) ne lui pardonneront sa disparition, durant plus de deux décennies, en leur laissant –de surcroît– un bébé qui s’apprêtait à naître.

«Rzouga» devra également faire face au plus affreux des drames pour un père, la mort de son fils (interprété par Yassine Balti) –tué d’une balle dans la tête lors des émeutes de la Révolution–.

Même la femme pour qui son cœur a toujours battu, en l’occurrence «Sondos» (interprétée par Fatma Abada), avocate et militante des droits de l’Homme elle aussi, le rejette car il l’a trahie  deux fois dans le passé. D’abord, en se mariant avec une autre, puis en s’expatriant. «J’étouffais. Je devais partir… Crois-moi, je me suis marié avec une autre femme, juste pour faire plaisir à ma mère… mais, c’est toi que j’aime !», se justifiait «Rzouga» vainement.

Réalisant –peut-être– qu’il a tout perdu, «Rzouga» tente d’entamer une procédure administrative auprès des autorités, pour que ces dernières reconnaissent le statut de «martyr» pour son fils. C’est le moins qu’il puisse faire, pense-t-il, pour un fils qu’il n’a jamais connu.

Une initiative qui se heurte très vite à un véto catégorique de sa femme et de sa mère : «Notre fils n’a pas choisi d’être un martyr de la liberté… Le vrai coupable n’est pas celui qui a tiré sur lui, mais plutôt celui qui l’a abandonné alors qu’il n’était qu’un embryon», ont-elles tranché.

 

Une élite opportuniste et décevante 

Au-delà de ses maux personnels qui se confondent souvent avec les maux de la nation, «Rzouga» représente, aussi, cette élite qui était éparpillée dans les quatre coins du monde et qui s’est pressée de revenir juste après la Révolution, et ce, afin de se faire une petite place dans le nouvel échiquier politique.

Mais là aussi, au lieu d’être loué pour ses «sacrifices» et son «militantisme», auprès de ses anciens «camarades» qu’il retrouve après un bail, il fait face à leur mépris. Saouls autour d’une table, ils le traitent de «mercenaire des droits de l’Homme» et d’«agent pour les organisations étrangères»…

Mais «Rzouga» n’est pas le seul à représenter cette nouvelle élite décevante dans la pièce. Celle-ci est représentée également par les médias qui, malgré la liberté dont ils jouissent désormais, semblent se focaliser sur le buzz plutôt que sur la recherche des vérités. Madani critique aussi, dans ce cadre, le pouvoir juridique qui semble toujours soumis aux instructions politiques (Souhir Bahloul symbolise la justice, en jouant le rôle d’une juge).

A toute cette élite opportuniste et décevante, le metteur en scène rappelle que la Révolution -dont cette même élite a récolté les fruits- a été faite par «les Frachiches, les chômeurs, les bandits, les ambulants, les opprimés, les habitants Kasserine, de Jelma, de Mesknassi et de Sidi Bouzid…Ce sont eux qui ont fait la Révolution et qui l’ont donné dans un plateau en or aux politiciens -partisans et opposants confondus-, aux militants des droits de l’Homme, aux poètes, aux artistes, aux ambassadeurs, etc.»

 

«Tout le monde est responsable»

A l’aube de cette Révolution, «Rzouga» est sollicité, en tant qu’avocat, à défendre les symboles de l’ancien régime. Parmi les accusés figurent deux de ses anciens «camarades» socialistes, reconvertis en pro-régime (incarnés par Hammouda Ben Hassine et Ali Ben Saïd). «C’est le plus grand procès de l’Histoire du pays», annoncent les reporters en face du tribunal.

Le procès semble se diriger vers l’acquittement des accusés, quand soudain «Rzouga» craque: «On est tous des traîtres. On est tous des criminels. Tous ! On est des traîtres tout comme ceux qui ont pillé le pays avant de s’enfuir».

En craquant de la sorte, «Rzouga» reconnaît –implicitement- l’impuissance de cette élite à répondre aux aspirations du peuple et à celles des révolutionnaires. Il reconnaît être l’un des artisans de cet échec général et de cette désillusion totale dans cette Révolution.

D’ailleurs, l’échec de cette élite, est symbolisé, à la fin de la pièce, par la chanson «Chamaât Belaïd et Si Mohamed» de Lobna Noômane, fredonnée par les acteurs. Une chanson qui rend hommage aux âmes de Chokri Belaïd et de Mohamed Brahmi, victimes des assassinats politiques et de l’atmosphère de haine qui a prévalu dans l’après-14 janvier… à cause de l’élite.

 

Quand la fiction se confond avec la réalité 

Pour ce qui est du côté artistique de ce «Procès», le metteur en scène, Jamel Madani, ne se contentera pas de suivre les acteurs depuis les coulisses. Il est, au contraire, souvent présent à leurs côtés sur la planche pour les booster quand il le faut, et même pour donner ses instructions à l’équipe technique (notamment l’éclairagiste).

Est-ce une façon pour Jamel Madani de se protéger, en rappelant constamment aux spectateurs qu’il ne s’agit -après tout- que d’une pièce de théâtre et non pas d’une réalité, ou est-ce une sorte bras de fer interne entre Jamel Madani le metteur en scène et Jamel Madani l’acteur, ce dernier étant habitué à la scène et non pas aux coulisses ?

Pour conclure, «Procès» est une pièce assez bien écrite (texte de Sihem Akel), correctement mise en scène, et convenablement interprétée. Ceci dit, il y a quelques éléments qui auraient pu parfaire le rendu final. A titre d’exemple, le rajout d’un écran géant -sur scène- relatant les évènements de la Révolution, la mise en place d’une musique de scène (et ne pas se contenter de la percussion du tam-tam) et l’installation de décors désignant le lieu de l’action, auraient pu tous donner plus d’âme à cette belle pièce.

Alors, faute de moyens ou choix artistique ? On n’en sait pas trop ! Mais sinon, force est de constater, enfin, que Jamel Madani a tiré son épingle du jeu dans sa première expérience en tant que metteur en scène.

Slim MESTIRI

Slim Mestiri est le Rédacteur en Chef du journal électronique tunisien "Gamra". Il a travaillé dans plusieurs médias tunisiens. Il a une Maîtrise en Langue et Littérature Anglaise de la Faculté de Manouba.

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