Les deux grandes figues du théâtre tunisien, en l’occurrence Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, ont présenté, dans le cadre du Festival International de Carthage, la quarantième représentation de leur dernière pièce, «Violence(s)». Une pièce, sombre et crue, qui ne laisse personne indifférent.

 

«Violence(s)» nous plonge, donc, dans une atmosphère ténébreuse, obscure, angoissante et tragique, dans laquelle le meurtre est le thème principal et le point commun entre les personnages de la pièce. Ces derniers ayant commis chacun un crime.

On a Fatma qui tue son mari H’sine, alors que ce dernier lisait un livre. On a, Aymen, le jeune homosexuel, qui tue son petit ami Kaïs, par jalousie. On a, également, Fatma qui tue son fils Hamma, qui la battait régulièrement. Et on a aussi les jeunes élèves qui tuent leur professeur de philosophie, etc.

Des crimes dont est devenu habitué à voir et à lire, quasi-quotidiennement, depuis quelque temps déjà, dans les différents médias.

 

«Un homme, ça s’empêche !»

Dans chaque crime, le coupable semblait avoir une raison l’ayant poussé à passer à l’acte : frustration, révolte,  jalousie, légitime défense… Mais, le crime peut-il vraiment être justifié ?

Pour Fadhel Jaïbi et Jalila Baccar, la réponse est négative. Et ils le font comprendre via la célèbre citation d’Albert Camus dans son livre «Le Premier Homme» (1960) : «Un homme, ça s’empêche !»

Cela veut dire, en effet, que l’homme civilisé ne doit pas se laisser conduire par ses pulsions. Il doit, avant tout, penser aux conséquences de ses actes, car c’est ce qui fait la différence entre lui et l’animal.

A partir de là, quelles que soient les raisons et les circonstances, le crime et la violence de l’individu demeurent impardonnables, même si la société exerce sur lui cette même violence.

 

Un avenir sombre ?      

Mais la violence dans la pièce ne se limite pas aux faits divers. Elle va jusqu’aux actes terroristes. En plein milieu de la pièce, on apprend, en effet, que trois attentats ont eu lieu simultanément dans différents endroits en Tunisie : le premier à l’aéroport Tunis-Carthage, le deuxième à Souk Sidi-Boumendil et le troisième dans un bus. Des attentats qui ont fait des centaines de victimes et de blessés.

La terreur de ces attentats a secoué non seulement les familles des victimes et l’opinion publique, mais aussi certains acteurs, qui sont sorti de la peau de leur personnage, pour exprimer, eux aussi, leurs craintes de l’avenir. Le personnage de la psy/actrice en est le parfait exemple.

D’autres personnages, par contre, ont préféré adopter la politique de l’autruche, à l’instar de Fatma. En effet, face aux drames que traverse le pays, celle-ci répéterait sans cesse : «Je m’en fou !»

Une vraie fuite en avant …

 

La marginalisation de la culture

L’une des raisons qui explique la prédominance de la violence dans la société, selon la pièce, est la marginalisation de la culture.

On voit cela notamment via le clin d’œil, dans le dialogue entre Fatma (Fatma Ben Saïdane) et Jalila (Jalila Baccar), dans lequel cette dernière demande à son interlocutrice : «La fenêtre du premier étage du Théâtre Municipal a-t-elle été réparée ?». A quoi Fatma répond : «Elle ne le sera jamais.»

En fin connaisseurs de la vie culturelle en Tunisie, Fatma Ben Saïdane et Jalila Baccar, qui incarnent d’ailleurs leurs propres personnages, critiquent, via ces répliques, le manque d’intérêt que porte l’Etat à l’infrastructure culturelle et à la culture en général.

La présence de ces deux «personnages», aussi, en prison (et en asile psychiatrique), en dit long sur la relation entre l’intellectuel et le pouvoir. Ce dernier exerçant aussi une autre forme de violence sur les esprits illuminés.

 

Jeu d’acteurs exceptionnel

Dans cette belle pièce, soigneusement mise en scène, les acteurs ont su nous plonger dans le fin fond de leurs cœurs, de leurs maux et de leurs tragédies. Jalila Baccar, Fatma Ben Saïdane et Noômene Hamda ont été égaux à eux même.

Les autres, à savoir les jeunes (Lobna Mlika, Nesrine Mouelhi, Ahmed Taha Hamrouni, et Mouïn Moumni) n’ont pas démérité non plus, quoiqu’une mention spéciale mérite d’être attribuée à Aymen Mejri, qui a été très généreux sur scène. Ce dernier avait déjà excellé dans la pièce «Les Schizo-Frères», de Hatem Belhaj, en 2014.

«Violence(s)» mérite donc d’être regardée, car elle incite vivement à la réflexion. Malheureusement, le public n’était pas présent en masse dans les gradins de l’amphithéâtre de Carthage. En effet, seulement quelques centaines de spectateurs se sont déplacés pour la pièce … Quel dommage !

 

Slim MESTIRI

Slim Mestiri est le Rédacteur en Chef du journal électronique tunisien "Gamra". Il a travaillé dans plusieurs médias tunisiens. Il a une Maîtrise en Langue et Littérature Anglaise de la Faculté de Manouba.

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